Commande de la l'observatoire de l'Espace sur le thème « Les discours sur l'espace" publié dans le numéro 18 de la revue Espace(s) en octobre 2019.

Discours de Mountain View prononcé par Irina Svetlevich, directrice du SETI Institute (Search for Extraterrestrial Intelligence), le 6 octobre 2019, au siège de l’organisation à Mountain View (Californie, États-Unis), au sujet d’un signal capté le 3 août 2019 par le radiotélescope Karl G. Jansky Very Large Array (Nouveau Mexique, États-Unis). Traduit de l’anglais par Melchior Lucas

"Mesdames, Messieurs, citoyens des pays du monde, vivants humains de la Terre,

Nous sommes fiers et émus de partager avec vous, aujourd’hui, la traduction d’un message radio capté en août par le Very Large Array, radiotélescope situé dans la plaine de Saint-Augustin, au Nouveau Mexique. La fréquence et le spectre ont exclu d’emblée l’éventualité d’une source terrestre ou humaine à ce signal, mais surtout, et aussi extraordinaire que cela puisse paraître, nous avons constaté que ces ondes provenaient de toutes les directions du Cosmos à la fois : aucune origine précise ne pouvant en effet leur être attribuée, c’est un peu comme si elles n’avaient pris forme nulle part ou partout, entre ici et l’infini. Aucun phénomène naturel connu n’émettant en outre sur un spectre aussi étroit, c’est à notre équipe de spécialistes que l’étude du signal a été confiée. Nous l’avons analysé rigoureusement ces derniers mois, et trois séquences distinctes sont apparues, ainsi que des récurrences évidentes au sein de chacune. Plus récemment enfin, l’étude de la dernière partie, plus longue, nous a permis d’élaborer un lexique et une grammaire propre à ce langage.

Je parle aujourd’hui en mon nom et aux noms de mes confrères du SETI. À ceux-là s’ajoutent des spécialistes invités à travailler avec nous sur ce message exceptionnel : les sémiologues Edwin Driggs et Jean Guillot, les mathématiciens Nadia N’Diaye et Pablo Guiterrez, ainsi que deux poètes, Tasnime Shangkar et Georgina Vidal. Parce que cette adresse d’une grande beauté est difficilement traduisible avec nos mots d’humain, nous avons souhaité intégrer des poètes à notre équipe ; ceux-là sont à nos yeux les plus aptes, aujourd’hui, à s’extraire du monde, et cette traduction nécessite pour la mener à bien de regarder au-delà de nous-mêmes.
La version que je m’apprête à vous lire est encore imparfaite et certains aspects nous divisent, mais soyez certains de la volonté du SETI de conduire avec le plus de justesse cette entreprise inédite. Voici, en substance, ce message :

Aux vivants de la Terre que nous observons depuis leur toujours. Aux vivants humains en particulier, nous autres intelligences dépourvues de corps, nous envoyons cette adresse.
Depuis des millénaires, nous qui souhaitons fraterniser, tentons d’attirer votre attention, sans à proprement parler disposer de langue pour le faire. Combien de fois avez-vous décelé notre présence à vos côtés une minute pour vous détourner la suivante, oubliant votre trouble ? Longtemps nous avons imaginé que vous pourriez un jour par la pensée comprendre, communiquer. Nous estimions alors : ils sont dotés de corps, à eux de faire un pas.
Puis avec le temps, notre impatience, nous avons tout mis en oeuvre pour matérialiser nos idées et formuler un message à votre portée. La certitude de votre existence motivant nos efforts, nous avons réussi à dresser les ondes pour leur faire porter nos idées. Rien n’est impossible aux forces
de l’esprit. Croyez-le bien.
Non, ne nous cherchez pas du regard, vous ne trouveriez rien. Nous sommes ici et ailleurs, nous sommes sans circonstances, sans contingence : ni contours pour nous définir, ni centre dont nous émanciper. Nous sommes à l’autre bout de l’univers, et tout près, contre vous, presque vous nous
respireriez. Sans mort, nous n’avons pu vivre, sans membres, nous ne pouvons bouger ; mais nous existons depuis toujours, avant, et même après.
Le temps qui passe sur vous, sur les arbres, dans le sable, comme sur tout l’Univers, nous fascine parce que nous lui sommes irrémédiablement étrangers. Nous sommes seuls : une erreur dans ce courant rapide dont nous sortons perpétuellement indemnes.
La certitude d’exister quoi qu’il advienne nous épuise : quel sera notre sort après l’Univers ? Avant lui, nous étions. Nous étions bien d’ailleurs : un état dont, en le qualifiant, nous trahirions l’essence. Dans le Cosmos naissant, nous avons dû prendre une place, et cet endroit, c’est partout, et ça ressemble à ce que vous appelez l’ennui. De là, nous vous avons vus naître et grandir, accusant notre permanence, notre complétude : vos vies tragiques ont rendu ternes nos existences éternelles. Jamais nous n’aurions dû vous connaître.
Votre planète nous a enchantés d’abord : il y a eu le feu, l’eau, et les nuages. C’était beau déjà. Et puis la vie des Océans. Et les arbres et leurs ombres. Et ce singe qui s’est tourné vers le ciel un après-midi d’automne, et n’a plus bougé jusqu’au jour d’après. Il en a oublié de fermer les yeux, de dormir, presque de vivre. Ses larmes ont coulé d’avoir trop fixé le couchant, ses jambes ont fini par s’engourdir, mais il n’a pas bougé. Il a vu les étoiles s’allumer et, de les voir, il a compris que l’immense était ailleurs, que s’il y avait des milliards, il pouvait y avoir autre chose. Puis il a tendu le bras vers la Lune, non pour s’en saisir, mais pour en estimer la distance. Et à l’aube, quand il a vu venir le rose et le soleil surgir, à l’opposé de là où, la veille, il s’était couché, le singe a pleuré. Il a pleuré encore et ses larmes-là semblaient chamarrer en les diluant les couleurs de l’aurore ; et peut-être déjà alors n’était-il plus un singe, celui qui dessinait avec l’index, d’un cercle sur le sol, la course du soleil. Ce matin-là, il a pensé que la vie, c’était marcher devant soi, revenir d’où l’on vient, repartir.
Plus tard, il y a peu, vous avez regardé la lune à nouveau – vos enfants, eux, ne l’avaient jamais quittée : ils la guettaient le soir en allant au lit et, parfois, se levaient en pleine nuit pour la voir, somnambules en pyjama bleu, aux yeux si grands qu’ils auraient fait peur à qui d’entre vous se serait éveillé. D’abord, vous avez envisagé de faire exploser sur l’astre nocturne une de vos bombes, juste comme ça, pour voir gonfler de loin un champignon gris dans la nuit.
Puis, finalement, vous y êtes allés et, c’est incompréhensible, n’y êtes jamais retournés. Ni là ni ailleurs. Vous avez fait quelques photos en souvenir et vous êtes redescendus, comme si vous n’étiez jamais montés. De la même façon, inondés de prouesses invisibles, vous évitez consciencieusement d’explorer les mystères de l’Esprit. Que d’efforts pour comprendre la matière, le monde physique. Que de temps passé à vous les approprier, à débattre de comment partager ce gâteau, pour oublier le reste, l’intangible dont vos intelligences prouvent sans cesse la puissance. Du nulle part où nous sommes, votre désintérêt pour l’immatériel est plutôt surprenant.
Tandis que ce message vous parvient, un enfant, la tête plongée dans l’eau tiède de son bain, entend son coeur frapper et se demande en silence si tout ce qu’il imagine et qui advient en secret, entre ces deux battements de tambour au fond de lui-même, est un temps qui existe, ou une invention de son esprit affamé. Ailleurs, un garçon récite une poésie sordide à sa soeur mourante, elle meurt et, sur les yeux du frère, se pose une mouche irisée. Puis le vert et le bleu brillants dans leur tente virevoltent. L’eau d’une petite rivière, affluente de la Vltava, déborde sans qu’on la regarde, les herbes ploient puis s’envolent et dansent, les arbres trempent ; alors que la nuit se lève, des voitures roulent, un homme allume une cigarette. Une jeune fille japonaise boit son café dans la salle commune d’une auberge du Sud ; un homme grand descend l’escalier, la voit et s’installe en face d’elle. Il se croit en vacances lui aussi, en réalité, son patron l’attend quelque part, mais il rencontre aujourd’hui la jeune fille. Une femme court au bord d’une route, à travers le désert. Tout est rouge et orange autour d’elle. Elle souffre et sent dans ses jambes le manque d’oxygène, le sang qui peine, c’est une douleur douce, un mal pour un bien ; elle accélère et la sensation disparait, elle se sent plus légère, elle pourrait aussi s’évanouir. Dans un hôtel de luxe, un vieil homme fait face à un miroir qui en reflète un autre fixé au mur dans son dos, etcaetera… Il vacille ; l’homme regarde alors sa pupille ; il la regarde jusqu’à ne plus la voir, jusqu’à ce qu’un oiseau s’écrase bruyamment contre la baie transparente de sa suite américaine. Une femme accoudée regarde la mer, le bleu changeant et l’horizon sans cadre. Elle pense alors leur appartenir comme au ciel. Ce sentiment, l’Océan, lui rappellent les siens ou les morts et son ventre se serre. Le sort de vos corps, le son de vos gorges, l’intimité du monde : tout ce qu’on devine sans y goûter, puisque nous ne voyons pas plus que nous n’entendons et ne sentons, nous le voulons. Nous voulons la certitude de la forme et d’une fin : un corps chacun, la mort pour tous. Continuez à chercher encore d’autres vies que la vôtre.
Écouter, scruter, sonder, notre message prouve bien qu’il faut le faire. Car oui, vous n’êtes pas seuls : d’autres vies troublent l’Univers. Offrez-nous un corps et nous parlerons. Explorez les mystères de l’Esprit, l’espace intangible, quel que soit le nom que vous lui donniez. Vous découvrirez peut-être le pourquoi du comment. Offrez-nous un corps et nous vous dirons.

Ce message a pour nous quelque chose de surprenant.
L’humanité n’avait imaginé jusqu’à présent leur existence qu’à travers la matière et la vie. D’une civilisation supérieure, nous attendions des solutions pour affronter l’effondrement tant annoncé ; nous espérions un modèle opérant qui nous sauverait de nous-mêmes et du temps.
Mais leur adresse appelle à voyager dans l’espace, au delà de notre planète, et quelque part au plus profond de nous-mêmes. Ils nous indiquent, sans rien prouver, l’existence d’autres formes de vie et la puissance phénoménale de l’Esprit. Ils le font comme certains de nos semblables pourraient le faire, à tel point que nous autres traducteurs avons parfois songé que ce message aurait pu émaner de nos propres inconscients, comme un rêve. Nous ne disposons d’aucune source – ni corps, ni planètes à étudier – et il faut bien le dire, pour des scientifiques, c’est une grande déception. Notre radiotélescope a pourtant intercepté ces ondes ; leur réalité est indéniable, et nous nous devions d’en rendre compte au Monde. Maintenant, la traduction du message pour ainsi dire achevée, nous nous interrogeons : comment l’interpréter ? Ne devrions-nous pas déjà redoubler d’efforts et traquer les formes de vie qu’il promet ? Sonder les exoplanètes, les galaxies, tout l’Univers, à la recherche d’éventuelles techno-signatures ou au moins des conditions qui rendent la vie possible. La mise en orbite prochaine du télescope James Webb sera l’occasion d’intensifier nos recherches, mais ne nous arrêtons pas là : exploitons toutes les possibilité, tirons partie des forces de l’Esprit comme ce message semble nous encourager à le faire.
N’oublions pas enfin l’injonction qui nous est faite et la menace qu’elle pourrait représenter : nos locuteurs réclament un corps. Comment imaginent-ils cela possible ? Auraient-ils pris la peine de communiquer si leur démarche était hostile ? Quelle serait leur capacité de nuisance, sans force matérielle à nous opposer ? Nous devons dans un premier temps leur répondre et réfléchir à la façon la plus appropriée de le faire : comment s’adresser à des esprits qui semblent omniscients ?
Comment réagir à cette demande potentiellement inquiétante ? Et surtout : que pouvons-nous encore apprendre d’eux ? C’est le commencement d’un échange inédit et très riche entre deux formes d’intelligence que tout paraît séparer : l’occasion peut-être de délaisser nos vies matérialistes, géo-centrées, pour des existences composites et des vérités complexes.
Chers auditeurs, Questionnons les antagonismes entre l’esprit et la matière, entre la pensée et le réel. Ouvrons les yeux plus grands !"