After
Pour Flora Moscovici
Texte paru dans (Détails), première monographie de Flora Moscovici, publiée par le Shed et la Galerie de Multiples en avril 2020. https://www.le-shed.com/edition-flora-moscovici
---

AFTER

Appartement, lever du jour.

Sur le quatrième mur, il faut imaginer une fenêtre. Elle est rectangulaire mais peut changer de forme. À travers, le soleil gagne – le feu du jour recouvre peu à peu les trois murs, le sol, le plafond, les pierres, les arbres, les personnes, et aussi le canapé, l'ampoule, la fumée, des verres en verre et en plastique.
Un petit groupe vient de partir. Dix dansent encore, deux s'embrassent avec la langue, trois se parlent : Julien reste assis sur le canapé avec une assiette sur les genoux – son nom brille sur la gourmette qu'il porte au poignet ; Claire aux cheveux longs est debout ; Jaune se dirige vers la porte.
Le son baisse : on entend de mieux en mieux les paroles.

JULIEN à Jaune
Tu t'en vas ?

JAUNE
Non non, j'éteins, pour qu'on voit changer la lumière. Je vais pisser aussi. Mais regarde dehors : demain vient et c'est une carte postale

CLAIRE se dirigeant vers la fenêtre
Oh vous êtes pâles !

JAUNE
Non, seulement moins nombreux ! La clarté noie les mauves, les ombres montent, mais j'aime mon teint, le vif et ses nuances. Nous serons peut-e?tre éblouis, mais ne ferme pas les rideaux s'il te plai?t.

CLAIRE
Toi, Jaune, ne bouge pas ; a? cet endroit précis, tu es rousse.

JULIEN ferme les yeux et souffle
J'ai soif. Il y a encore des bières au frigo ?
Il regarde droit devant lui
Toute la nuit, la fête s'est reflétée dans la vitre, et maintenant, je vois loin, à travers : la campagne, ses tons d'enfance, l'horizon des collines. En revanche, Claire, toi tu peux voir le jour grandir sur mon visage et, dans la pièce, voir virer des mèches et des endroits de peau.

CLAIRE de dos
Sur le mur derrière toi, une lueur flotte, rosée presque nacre, plus légère qu'une tache, elle ressemble a? l'empreinte d'un pinceau. Si tu te retournais, il est probable qu'elle disparai?trait. Je pense qu'il s'agit d'un rayon diffracté par un des verres posés sur la table – peut-être le tien d'ailleurs. Et nos amis qui dansent, au fond, comme s'ils étaient au cœur du paysage... leurs bijoux, leurs téléphones, leurs robes en argent font voler des pastilles pastel au plafond. Pourquoi tu ne te lèves pas un peu ? Viens danser.

JAUNE
Oui, danse. Après, c'est encore la fête ; notre regard tombe et couvre des surfaces a? peine plus vastes que celles de nos yeux. On n'a que les détails et il faut danser pour rester ensemble.

CLAIRE en éloignant les bras du corps
Mes gestes sont amples.

JULIEN se marre
Ah mais je pourrais, moi, donner une couleur à chacun de tes gestes. La nuit passe, et je dis c?a : c'est l'été, ce sera. Vous savez que le rayon vert est aussi visible au lever du soleil ?

JAUNE
Non j'ignorais, mais c'est trop tard.

CLAIRE
Pas pour une promenade. Allez, sortons.
Elle ferme les yeux
Les deux filles recommencent à danser dans le salon, comme parmi les arbres et les pierres. Elles chuchotent et Julien se lève pour entendre mieux

JULIEN
Restent nos gestes ; l'after ne finit pas.

Les trois s'approchent de la fenêtre
-